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Faut-il « avoir les mêmes délires » pour être accepté ?

Faut-il « avoir les mêmes délires » pour être accepté ?

Faouzia Zebdi-Ghorab explore dans sa dernière chronique, à lire impérativement, la question des codes sociaux et de l’impératif à partager « les mêmes délires ». Peut-on rester soi-même dans un groupe sans adhérer à ces codes ? La réponse de Faouzia Zebdi-Ghorab sur Mizane.info.

Avoir les mêmes délires pour s’intégrer est-il un impératif social invisible ? L’expression « ne pas avoir les mêmes délires » traduit souvent une forme subtile d’exclusion, une mise à l’écart discrète mais réelle. Derrière cette formule anodine, se cache une réalité plus profonde : le besoin d’appartenance à un groupe reposant souvent sur des complicités implicites. Mais que se passe-t-il lorsque l’on ne partage pas ces références communes ?

Ce qui est fascinant avec cette expression, c’est qu’elle vulgarise un concept souvent décrit en termes plus lourds, comme « isolement existentiel » ou « solitude artistique ». Elle capture un moment du quotidien : celui où l’on réalise que, malgré une bonne entente, une distance subsiste dans les instants spontanés et légers. Il ne s’agit pas d’un rejet flagrant ni d’une incompatibilité totale, mais d’un décalage subtil dans la connexion émotionnelle. On peut se trouver dans la même pièce, partager le même espace-temps, et ressentir une mise à l’écart, simplement parce que nos « délires » ne résonnent pas avec ceux des autres.

Une frontière discrète

Dans ce contexte, les « délires » ne sont pas de simples plaisanteries ou références communes, mais de véritables rituels sociaux. Ils fonctionnent comme des marqueurs implicites d’intégration à un groupe. Ne pas les partager revient à se situer en marge, non par manque d’affection, mais parce qu’on ne fonctionne pas de la même manière. Ce décalage peut créer un dilemme : faut-il jouer un rôle pour s’intégrer, ou assumer d’être celui ou celle qui « ne comprend pas les blagues » ou « prends tout trop au sérieux » ?

L’expression peut être utilisée comme une justification implicite pour éloigner quelqu’un de certains cercles. Elle instaure une frontière discrète : « on t’aime bien, mais on sait que tu ne vas pas kiffer ce genre de choses ». Elle reflète ainsi la complexité des relations humaines, où l’on peut apprécier une personne sans parvenir à créer ces moments de complicité qui renforcent les liens.

Le terme « délire » trouve son origine dans le domaine médical, où il décrit une altération du rapport à la réalité. Il évoque une rupture avec la norme collective. Ce qui est fascinant, c’est que cette notion a été recyclée dans le langage courant pour désigner des choses beaucoup plus légères et anodines : les blagues, les fous rires, les moments d’exubérance. « Avoir un délire » avec quelqu’un, c’est partager des références communes, des private jokes, des habitudes qui sortent de l’ordinaire, mais qui, paradoxalement, créent du lien.

Partager une petite folie commune

Ce glissement est révélateur : ce qui était autrefois un signe de déconnexion avec la réalité est devenu un signe de connexion avec les autres. Avoir les mêmes délires, aujourd’hui, c’est partager une forme de complicité qui repose sur une petite folie commune, une sorte de bulle où l’on s’éloigne ensemble du sérieux du monde. Mais l’inverse — ne pas avoir les mêmes délires – réintroduit subtilement l’idée d’une rupture. Comme dans le sens clinique, cela implique qu’il y a une différence dans la façon d’appréhender la réalité. La personne qui n’a pas les mêmes délires est, en quelque sorte, en dehors de la norme du groupe, même si cette norme est légère et informelle.

Ce qui rend cette expression si cruciale dans le débat, c’est qu’elle camoufle une forme d’exclusion sous des airs de légèreté. Dire « on n’a pas les mêmes délires », c’est une manière douce de dire « on ne voit pas le monde de la même façon », « je ne te comprends pas totalement », ou « tu ne rentres pas dans le cadre de nos moments de complicité ». C’est une exclusion non violente, mais tout de même efficace. Elle ne rejette pas frontalement l’autre, mais elle trace une limite. Tu peux être là, mais il y a un territoire émotionnel ou symbolique auquel tu n’as pas accès. Cela crée une forme de cloche de verre sociale où l’on est physiquement présent, mais émotionnellement en décalage.

La différence est un pont à explorer

Cette expression met en lumière un besoin de conformité dans les groupes sociaux. Elle souligne la difficulté qu’ont certaines personnes, notamment les plus introspectives ou créatives, à s’intégrer pleinement lorsque leurs références diffèrent. Ainsi, « ne pas avoir les mêmes délires » devient une métaphore contemporaine de l’isolement dans une société qui valorise la connexion instantanée et superficielle.

Cela demande peut-être une rééducation des codes sociaux, où la différence n’est pas perçue comme un décalage à combler, mais comme un pont à explorer. Cela implique aussi une capacité des individus à naviguer entre différents registres. Autrement dit d’être capable de participer à des moments légers sans renier sa profondeur, et inversement, d’inviter les autres dans des espaces plus sérieux sans qu’ils se sentent mal à l’aise.

Plutôt que de s’efforcer de partager les délires des autres, il est tout à fait possible d’adopter l’attitude inverse : cultiver son propre univers, sa propre manière de voir et d’interagir avec le monde, sans chercher à entrer dans des cadres prédéfinis. Ce refus peut être perçu comme un acte d’affirmation de soi. « Je n’ai pas besoin d’entrer dans vos délires pour exister pleinement dans cet espace. » C’est une manière de reprendre le contrôle sur la façon dont on s’intègre socialement, en refusant la pression implicite de devoir correspondre à des attentes, même légères ou anodines. Cela permettrait de redéfinir les termes de la connexion humaine. Plutôt que de chercher des points communs artificiels, on valorise la diversité des regards, des sensibilités, des façons d’être.

L’exigence de la force intérieure

Une utopie relationnelle ou un monde où l’on pourrait évoluer sans que le fait de ne pas avoir les mêmes délires soit perçu comme un frein ou une barrière. Mais ce type de liberté demande des conditions particulières. Il faut d’abord que les environnements sociaux soient capables d’accueillir cette diversité. Ce n’est pas seulement une question individuelle, mais aussi collective. Est-ce que les groupes sont prêts à laisser tomber ces codes implicites d’appartenance ? Refuser les délires collectifs peut être un acte de liberté, mais cela demande une certaine solidité intérieure. La pression sociale à la conformité est souvent subtile, et il faut de la résilience pour ne pas se sentir marginalisé ou incompris dans ces contextes.

Pouvoir être pleinement soi, sans pression de conformité, tout en restant ouvert à l’autre. C’est un défi dans un monde où la cohésion sociale passe souvent par des codes implicites et des rites de connexion. Mais c’est aussi peut-être la voie vers des relations plus authentiques et plus riches. Nietzsche a exploré en profondeur les tensions entre l’individu et la société, la quête de soi face aux normes collectives, et le prix à payer pour l’affirmation de sa singularité. Il incarne cette figure de l’homme qui cherche à s’émanciper des conventions, des injonctions dominantes, pour affirmer sa propre volonté.

Pour Nietzsche, la singularité est à la fois une force et un fardeau. Le « surhomme » nietzschéen se détache des normes et forge ses propres valeurs, mais ce processus l’expose à l’isolement. Il a lui-même souffert de cette solitude, exacerbée par l’incompréhension de ses contemporains.

La complexité des rapports sociaux

L’affirmation de soi en dehors des normes sociales conduit-elle inévitablement à la solitude, voire à la folie ? Est-ce une impasse structurelle, ou y a-t-il des voies possibles pour vivre cette singularité sans sombrer ? Nietzsche offre des clés, mais pas de solution simple. Il ne propose pas un chemin vers la sérénité, mais il invite à embrasser le tragique de l’existence. Pour lui, la vie est une lutte, et cette lutte pour rester fidèle à soi-même face aux pressions extérieures est une partie intégrante de l’expérience humaine.

Plutôt que de chercher à échapper à cette tension, Nietzsche invite à la transcender, à en faire une source de force, une énergie créative. Mais la réalité psychologique est plus complexe. Tout le monde n’a pas la capacité de porter cette tension sans en souffrir profondément. La quête d’autonomie et de liberté peut devenir un fardeau écrasant si elle ne s’accompagne pas d’un équilibre émotionnel ou de liens humains solides.

Plutôt que de voir cette situation comme une impasse, on peut la voir comme une condition humaine permanente : nous sommes tous tiraillés entre des forces contraires. La clé n’est pas forcément de résoudre cette contradiction, mais de vivre avec, de l’intégrer dans notre manière d’exister.

Apprenons à naviguer entre les pôles

Plus qu’une simple expression anodine, « avoir les mêmes délires » met en jeu des dynamiques sociales profondes. Elle révèle comment l’appartenance à un groupe repose souvent sur des complicités implicites, qui peuvent devenir des barrières à l’intégration pour ceux qui ne les partagent pas. La question n’est pas tant celle de la philosophie de Nietzsche. Mais bien celle de notre manière de construire des liens. Doit-on forcer l’adhésion à des codes implicites pour être accepté, ou peut-on valoriser une complicité basée sur la diversité des sensibilités ?

Au fond, la solution réside peut-être dans une approche plus ouverte des interactions sociales, où chacun pourrait être pleinement soi-même sans être marginalisé. Il ne s’agit pas de nier l’importance des moments de légèreté partagés. Mais de leur redonner une place plus inclusive. La singularité n’est pas un frein à la connexion humaine, mais une richesse à explorer ensemble. La sortie de la cloche de verre ne passe peut-être pas par une fusion totale avec les autres, ni par un retrait complet. Mais par une capacité à naviguer entre ces pôles, en restant fidèle à soi-même et ouvert à l’autre.

Faouzia Zebdi-Ghorab

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